Les guerres d’énergie de la Turquie et le piège thucydidien de la Grèce

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9.4.2018

par M. Panayiotis Tilliros*

  1. L’agression de la Turquie contre Chypre et l’incapacité ou la réticence de la communauté internationale et des acteurs impliqués à réagir

Le 5.2.2018, la Turquie a de nouveau envahi Chypre avec l’émission du Navtex 0153/18 illégal et nul visant à empêcher le navire de forage Saipem 12000 de la société italienne ENI de poursuivre le projet de forage d’exploration du gaz naturel sur l’objectif de la seiche dans le bloc 3  au large de  la zone économique exclusive (ZEE) de la République de Chypre (RdC). Le 10 mars 2011, la Turquie a publié un nouvel avertissement de navigation invalide concernant les côtes est, sud et ouest de Chypre pour la période du 22 au 29 mars 2018, en poursuivant ses efforts pour perturber le programme d’hydrocarbures de la République. De toute évidence, des mesures proactives n’ont pas été prises à temps, bien que l’attitude de la Turquie à l’égard de l’hellénisme soit prévisible. Il y a eu une réserve d’espoirs sur le plan émotionnel, bien que les relations internationales doivent être considérées et analysées à travers le modèle du réalisme absolu.     

Si Ankara avait rencontré de la résistance à ses provocations, alors elle aurait certainement révisé sa position et n’aurait pas été capable d’atteindre des objectifs stratégiques et des résultats de guerre sans tirer un coup de feu. Malheureusement, Chypre s’est retrouvée à nouveau seule. Ni l’Union européenne (UE), qui a des intérêts légitimes en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient, qui ne se limitent pas à l’énergie, ni des États membres puissants comme la France et l’Italie n’étaient prêts à exercer une politique étrangère ferme, manifestement parce que leurs intérêts avec la Turquie sont jugés plus importants. On aurait pu s’attendre à un engagement concret de la part de la France, compte tenu de son passé colonial, de son héritage historique dans la région et de son rôle central dans l’UE.

De la Grande-Bretagne, qui est la garante de la République de  Chypre[2], on ne pouvait espérer plus que le maintien hypocrite de distances apparemment égales entre Chypre et la Turquie, en violation de ses obligations de garantie face à l’agression Turque et la violation des droits souverains de Chypre. En fait, la politique britannique reste totalement pro-turque dans le cadre de la doctrine «diviser pour régner» toujours appliquée, de sorte que la RdC ne peut jamais avoir une véritable indépendance ou adopter des politiques contre les intérêts de la Grande-Bretagne. Les États-Unis ont souligné le droit de Chypre de développer ses ressources de la ZEE pour qu’elles soient partagées «équitablement» entre les deux communautés. Le terme “équitablement” est ouvert à l’interprétation. Mutatis mutandis, cela ne diffère pas beaucoup de la position britannique, bien que Washington soit actuellement en désaccord avec la Turquie sur diverses questions. La Russie a exprimé l’espoir que tous les États intéressés agiront conformément au droit international concernant la ZEE de Chypre. Les objectifs géostratégiques de Poutine vont même au-delà de ceux de l’Union soviétique. Dans ce cas, Moscou entend acquérir une sphère d’influence au Moyen-Orient et en Méditerranée (Syrie, Egypte, Libye), affaiblissant le flanc sud de l’OTAN. L’objectif supplémentaire de la Russie est de retarder aussi longtemps que possible l’approvisionnement de l’Europe en gaz naturel  de l’alternatif “Cinquième Couloir” en provenance de la Méditerranée orientale, permettant à l’Europe de se diversifier loin de la Russie. Ces objectifs expliquent la lune de miel actuelle avec la Turquie dans laquelle Moscou a d’énormes intérêts économiques et commerciaux. Les Nations Unies ont une fois de plus évité leur responsabilité et s’en sont lavés les mains comme Ponce Pilate, bien que leur propre Convention sur le droit de la mer (UNCLOS 1982) ait été bafouée par Ankara, récompensant ainsi sa violation du droit international.

Pour la Turquie, l’invasion de la ZEE de Chypre est restée une petite crise de faible intensité sans avoir dû en arriver à l’escalade pour atteindre ses objectifs. La Turquie a testé les réactions de la communauté internationale et en particulier de la Grèce, sachant que le potentiel de Chypre pour contrer son agression est minime. Le manque de soutien concret à Nicosie par les acteurs concernés n’augure pas des développements positifs pour le programme énergétique ultérieur de la RdC, bien qu’Ankara n’ait pas prévue d’oser harceler le forage exploratoire par la compagnie américaine Exxon-Mobil dans le bloc 10 au large au second semestre 2018. Une fois de plus, il est confirmé que la diplomatie sans force a une valeur nulle ou aucun bénéfice attendu.  

  1. Les objectifs de l’invasion de la Turquie dans la ZEE chypriote

L’acte de piraterie de guerre d’Ankara consistant à entraver l’exploration du gaz naturel par RdC a les objectifs stratégiques suivants:

  1. Arrêter le programme d’exploration des hydrocarbures de la RdC et continuer à empêcher l’exploitation des hydrocarbures.
  2. Revendiquer une partie importante de la ZEE de la RdC en violation de la Convention sur le droit de la mer.
  3. Devenir copropriétaire de la richesse énergétique de Chypre sous le prétexte des Chypriotes turcs et faire chanter la RdC afin de changer sa politique énergétique dans le sens de servir l’objectif de la Turquie de devenir elle-même un pôle énergétique.
  4. Saisir la richesse énergétique de la RdC et l’acheminer par un gazoduc vers la Turquie, en imposant ses propres conditions et termes sur les prix et en prenant Chypre en otage, bien que Chypre ait de bien meilleures options d’exportation.
  5. Obliger les compagnies pétrolières internationales impliquées dans le programme d’exploration et de production d’hydrocarbures de la RdC à négocier avec la Turquie par l’intermédiaire d’un comité de cogestion des hydrocarbures avec les Chypriotes turcs, en utilisant la Constitution de 1960 à la carte.
  6. Humilier et traîner à la table des négociations un président de Chypre pleinement affaibli afin de lui imposer des conditions pour la solution du problème chypriote, essentiellement sur la base d’un condominium avec la Turquie par l’intermédiaire des Chypriotes turcs au sein d’une confédération. Le gaz fera partie de la solution préférée par la Turquie à la table des négociations. Pire encore, Ankara est actuellement orientée vers la monopolisation des hydrocarbures chypriotes sans trouver de solution au problème chypriote, même si la richesse énergétique de Chypre a été présentée jusqu’à récemment comme une incitation pour la Turquie à accepter une solution plus juste. Il est souligné que la Turquie n’acceptera pas le retrait de toutes les troupes d’occupation à Chypre, ni renoncera à son rôle de “garante” à moins d’une pression internationale.L’intimidation actuelle d’Ankara est un présage de la “liberté”  que le peuple chypriote aura dans la confédération proposée sous la suzeraineté turque.  
  7. Supprimer la RdC avec la solution proposée et la transformer non seulement en un satellite dans sa sphère d’influence mais en une colonie. Déjà dans la partie nord de Chypre occupée depuis juillet 1974, la Turquie a installé des centaines de milliers de colons dans le cadre de son nettoyage ethnique progressif et son plan final d’achever à terme l’occupation de Chypre complète, sur la base du rapport d’Ismail Nihat Erim de 1956.
  8. Transformer le bassin levantin en lac turc, en utilisant des tactiques de coercition et démontrer au niveau international qu’elle a l’hégémonie régionale en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient.
  9. Empêcher les autres grandes puissances régionales d’accéder ou de jouer un rôle décisif dans les ressources énergétiques de la région, sauf dans les limites de ses propres termes et dans le délai choisi.

 

  1. Conclusions concernant Chypre et la Grèce en raison de l’impérialisme et le révisionnisme néo-ottoman

Le gaz de la Méditerranée orientale constitue un couloir alternatif viable, sûr et indépendant pour la demande européenne et les besoins de diversification. Il peut être un joker («changeur de jeu») pour l’Europe au moins dans la mesure où les pays les plus forts de l’Union Européenne décident qu’ils ne permettront pas à la Turquie de monopoliser la situation.

Chypre principalement et la Grèce ensuite sont entrées dans la carte mondiale de l’énergie. Les réserves d’énergie de Chypre et de la Méditerranée orientale sont les atouts les plus importants, sinon le seul moyen, à la disposition de la RdC pour jouer un rôle important dans l’Union Européenne et trouver une solution plus juste au problème chypriote. Si la Grèce veut vraiment jouer un rôle dans la Méditerranée orientale et le nouveau jeu de l’énergie en construisant le gazoduc «East Med», elle devrait alors faire valoir ses revendications de façon dynamique comme le fait la Turquie. Seul le pays capable de prendre l’initiative et de démontrer sa puissance sera efficace dans le contrôle des couloirs énergétiques et des options d’exportation.

J’ai analysé dans un autre article ainsi que dans un mémoire universitaire[3]que le gazoduc East Med n’est pas la meilleure option d’exportation pour les gisements chypriotes de gaz naturel. Le choix économique et géopolitique optimal est le terminal de liquéfaction du gaz naturel, désormais possible avec la découverte récente du réservoir Calypso (bloc 6), y compris les réserves existantes d’Aphrodite (bloc 12), mais aussi certaines découvertes futures (bloc 10 etc.).

En aucun cas, l’extorsion turque ne devrait être concédée pour cogérer ou geler le programme énergétique de la RdC jusqu’à ce que le problème chypriote soit résolu. Il est juste de prendre des mesures et des initiatives au sein de l’Union Européenne et des Nations Unies, sans s’attendre toutefois à ce que de telles actions expulsent les Turcs de la ZEE chypriote à moins d’utiliser la force. La Turquie reculera à condition qu’elle «ressente la force». La preuve la plus récente de cela est son dernier Navtex qui longe sans inclure le bloc 10 au large où la société américaine Exxon-Mobil planifie le forage. Sur l’échiquier mondial, le contrôle géostratégique des ressources est exercé par les acteurs qui possèdent et sont disposés à exercer le pouvoir et non par leurs propriétaires légitimes. Afin que la Grèce et Chypre soient en mesure de jouir de leurs dotations en énergie, la modification de l’équilibre des pouvoirs, de la corrélation des forces et des moyens en leur faveur est une condition sine qua non.  

Le droit international n’est pas une garantie de protection pour les faibles. Les énormes déficits stratégiques actuels de la Grèce, sa turcophobie et son défaitisme ne lui apportent que des insultes et des défaites répétées dans tous les domaines et pas seulement dans la mer Égée. Depuis qu’Ioannis Kapodistrias, le premier gouverneur charismatique et illustre de la Grèce, qui a tenté de construire un état fonctionnant correctement, a été assassiné le 9 octobre 1831, la Grèce a tenté l’impossible. La politique persistante consistant à ostensiblement assurer la «paix» en se retirant avant toutes les provocations turques et en acceptant une position de faiblesse militaire et des compromis nationaux inacceptables, tel que l’Accord d’Imia de 1996, transforme simplement la Grèce en satellite par le processus de finlandisation. Le peuple chypriote en a assez des soi-disant «lignes rouges» déclarées uniquement pour la consommation publique, qui sont simplement oubliées à chaque fois que la Turquie les dépassent avec une érosion supplémentaire de toute crédibilité dissuasive.  

L’hellénisme et la Grèce sont maintenant confrontés à un choix difficile devant la menace turque néo-ottomane: soit poursuivre une stratégie réaliste militarisé visant à rétablir l’équilibre des forces le plus rapidement possible en modifiant la doctrine exclusivement défensive du déploiement des forces; ou suivre la logique libérale alternative déjà essayé déjà échoué (une grande erreur dans ce cas) qui cherche à promouvoir la paix à long terme à travers des liens économiques, sociaux et politiques plus étroits et qui implique de renoncer à tous les actifs nationaux et de capituler à la Turquie. 

Avec son inaction constante, la Grèce a été prise dans le piège thucydidien d’une Turquie montante. L’érosion de l’équilibre des forces continue a atteint un point qui rendra la guerre inévitable. L’Hellénisme entrera dans une situation de «vae victis», comme les Gaulois l’ont dicté aux Romains vaincus. Même la doctrine évidente «Si vous voulez la paix préparer la guerre / Si vis pacem, para bellum», sur laquelle l’Empire romain s’est levé, est négligée. La guerre ne signifie pas nécessairement une catastrophe si on est bien préparé et déterminé. Il n’a pas encore été compris que dans le monde orwellien ambigu mais réaliste de l’échiquier politique et international, la paix peut signifier la guerre et la guerre la paix.

*Article par M. Panayiotis Tilliros

  1. (Économiste, Analyste en relations internationales et Spécialiste en questions économiques et énergétiques).
  2. Chercheur associé au Centre pour les Affaires Européennes et Internationales de Chypre, affilié à l’Université de Nicosie.
  3. Candidat au doctorat.

Titres universitaires

  1. Sc. diplôme / Licenceen sciences politiques et en économie, London School of Economics, Royaume-Uni.
  2. Diplôme d’études postuniversitaires en économie (distinction), UCL, Royaume-Uni.
  3. Sc. diplôme / Maîtrise en sciences de gouvernement comparées, LSE, Royaume-Uni.
  4. Sc. diplôme / Maîtrise en économie monétaire et financière, Université de Chypre.
  5. Maîtrise en relations internationales et en études européennes avec concentration en questions de la sécurité énergétique (pétrole et gaz) (Summa Cum Laude), Université de Nicosie.

[1]Une analyse plus approfondie peut être trouvée sur les liens web suivants:

http://www.sigmalive.com/news/opinions_sigmalive/490755/oi-energeiakoi-polemoi-tis-tourkias

http://www.philenews.com/f-me-apopsi/paremvaseis-ston-f/article/492973/oi-energiakoi-polemoi-tis-toyrkias-kai-i-thoykydideia-pagda-tis-elladas

https://www.greekenergyforum.com/publications/opinions/2018/οι-ενεργειακοί-πόλεμοι-της-τουρκίας-και-η-θουκυδίδεια-παγίδα-της-ελλάδας/

[2]Le Traité de garantie est un traité entre la République de Chypre, la Grèce, la Turquie et le Royaume-Uni promulgué en 1960. L’article II exige des autres parties qu’elles garantissent l’indépendance, l’intégrité territoriale et la sécurité de Chypre.

[3]Suivez les liens Web: https://www.academia.edu/32471372https://www.researchgate.net/publication/316145175

https://www.greekenergyforum.com/publications/studies/2017/the-role-of-east-med-gas-in-the-european-energy-security-and-the-best-cyprus-gas-monetization-option/